Une interview d’Anne FREDERIQUE

Publiée dans Lecture d’Aujourd’hui le 7 mars 1964

 

Il est gentil, poli, prévenant, mais au fond de ses yeux on entrevoit une petite lueur traquée, harassée. En fait, il est un peu exténué. Et rien qu’à parcourir le programme de son après-midi, on comprend parfaitement pourquoi : de 12 à 17 heures, aux studios de Boulogne, tournage du film « Cherchez l’Idole » dont il est une des têtes d’affiche ; 17 heures, dans un petit cabaret vide des environs des Champs-Elysées, devant des serveurs indifférents occupés à mettre le couvert, répétition de son tour de chant pour une émission à la TV ; 18 heures, interview dans un café pour « Lecture d’Aujourd’hui »… non, entre temps deux photographes viennent l’arracher à sa tasse de thé et à la banquette de moleskine rouge où il commençait à se détendre un peu. Sous la lumière violente des projecteurs portatifs et devant la petite foule qui commence à s’agglutiner au comptoir, il pose avec beaucoup d’aisance, jouant aux dés avec les membres de son orchestre et faisant semblant de boire un pastis. La caméra ronronne. Puis galop dans la nuit pour remonter sur la scène minuscule du cabaret et procéder à quelques autres plans. Finalement, essoufflé, l’imperméable en bataille, , le voilà qui pousse de nouveau la porte du café où l’aiguille de la pendule électrique marque 19 heures.

- Le thé est froid. On en commande un autre ?

- Non… oui… c’est-à-dire, si vous en avez envie.

Il a l’air un peu perdu, mais tout à coup, en quelques secondes, comme on exécute un rétablissement, il rassemble ses esprits.

- Non, pour moi cela va très bien. Je me sens en forme. Prêt à répondre franchement sur n’importe quel sujet.

Dans l’affreux café éclairé de barres de néon, le pittoresque accent provençal surprend comme un coup de mistral, comme un rayon de soleil insolite, comme une odeur de thym et d’herbes sèches dans la garrigue. Avec lui sont entrés sans permission une petite foule de personnages sortis tout droit des « Lettres de mon Moulin » ; le curé de Cucugnan qui tonnait du haut de sa chaire contre ses mécréants de paroissiens, le sous-préfet qui composait des vers en bel habit brodé, le boulanger de Baucaire, le meunier barricadé dans son moulin, les petits vieux roses comme des pommes , la petite chèvre blanche, les cigales…

- D’abord la question que vous posent certainement tous les journalistes sans exception : pourquoi avez-vous choisi de vous appeler Fernandel comme votre père. Au fond, vous y étiez bien moins qu’obligé, puisque ce nom là est déjà un pseudonyme… Votre père, n’est-ce pas, s’appelle à l’état civil Fernand Contandin ?

- Evidemment, j’aurais pu choisir un autre nom… Par exemple, j’ai eu l’idée, un moment, de m’appeler Franck Gérard. Mais à quoi cela aurait-il servi ? J’aurais été repéré tout de suite. On aurait dit automatiquement : « Franck Gérard… oui, le fils de Fernandel. » Et les gens auraient dit : « Le fils de Fernandel, il a peur de prendre le nom de son père ». Parce qu’il n’y a pas que des avantages, à porter un nom célèbre. Au début, naturellement, cela fait gagner du temps. Mais tout de suite après, sans souffler, vous avez à payer la monnaie de la pièce. On exige de vous bien plus que d’un débutant ordinaire. Ou bien vous faites des performances extraordinaires, ou les critiques sont impitoyables. Une affaire de quitte ou double, en somme… Mais dans la vie, il faut savoir être joueur. (Avec fougue). D’ailleurs, pourquoi j’allais le renier, mon père ? En changeant de nom, je n’avais plus de père… Mon père, de son côté, est très heureux de faire savoir qu’il a un fils. Ca, c’est le côté familial de la question…

Le fils, sur sa chaise en face de moi, ressemble extraordinairement à son père : même visage long, même façon de lever les sourcils en accent circonflexe ou d’arrondir les yeux en boules de loto. Mais chez Franck s’y ajoutent, s’y mélangent des éléments inconnus qui, en définitive, font qu’on ne s’y reconnaît plus du tout. De beaux yeux brun noisette, de jolies dents bien rangées et, de profil, un nez qui a sa personnalité bien à lui. J’investigue un peu :

- Est-ce qu’on ne vous dit jamais que vous ressemblez beaucoup à votre mère ? Comment est-elle, votre mère ?

- Vous savez, réplique-t-il avec une délicatesse adorable, c’est très difficile de décrire sa mère. J’adore ma mère. Elle est très jolie. Je ne lui trouve que des qualités… C’est une femme très fine… Vive. Enfin, délicieuse.

- Et comme caractère, avez-vous l’impression de ressembler davantage à votre père ou à votre mère ?

- Oh, à ce point de vue je tiens tout à fait du côté de ma mère. Mon père est un explosif. Il parle fort. Il gesticule. Il dépense de l’énergie. C’est un optimiste-né. Moi, au contraire, je suis un calme. Plutôt renfermé. Je fais de grand gestes, bien sûr, parce que je suis méridional. Mais dans le fond je suis vite mélancolique. Une conséquence, entre autres, est que je vois mes rôles très différemment de mon père. Il y a quelques mois, j’ai joué une pièce de théâtre, « Bienheureuse Anaïs ». Mon père et moi, nous avons discuté à fond mon personnage. Lui le voyait drôle, à fond. A moi, au contraire, il me semblait très triste : un personnage inquiet, pris entre deux amours, et qui n’affiche qu’une gaieté de façade, pour sauver les apparences, une gaieté forcée… J’ai joué le rôle comme je le sentait. Et ce soir là, les critiques ont écris que Franck Fernandel n’avait besoin d’être le fils de personne.

En veston fendu gris clair, l’allure d’un play-boy n’était son dos rond (Eh petit ! tiens-toi droit ! tu as l’air d’un volubilis !) et l’expression ouverte, communicative répandue sur tout son visage, il a eu 27 ans cet été :

- J’ai été élevé par ma tante et ma grand-mère. Quand j’étais petit, je ne voyais pas souvent mon père. Il était presque tout le temps absent. Il n’y pouvait rien, le pauvre. Il avait ses contrats, des déplacements, des films à tourner à Paris… La vie d’artiste, ça absorbe terriblement un homme. Mais dès que nous le pouvions, nous avions une vie familiale normale. Le dimanche, quand nous nous trouvons tous réunis autour d’une table, nous nous sentons très heureux.

On s’amuse beaucoup chez les Contandin. L’été dernier, père et fils imaginèrent de tourner ensemble de petits films d’amateurs. Genre : terreur à outrance. Dans le jardin de la maison familiale, alternativement devant et derrière la caméra, ils réalisèrent un court métrage : « Les débuts de Frankenstein ». Jugement : à mourir de rire dans un fauteuil.

- Chez vous… on est certainement très riches ?

- Oui. Mais à la maison, on m’a toujours inculqué la valeur de l’argent. Il n’aurait pas été question de dire, au moment de sortir : « aujourd’hui je voudrais 5000 F. » D’ailleurs, je ne les aurais pas eus !(Rire)

- Vous avez commencé tout de suite à travailler. D’abord comme clerc de notaire, si je ne me trompe. Une curieuse profession, pour le fils d’un acteur comique…

- Peut-être que je l’avais choisie un peu par réaction. Puis le droit, ça vient toujours à point dans une vie : pour les affaires, pour les procès. Il m’a bien fallu ça, un stage dans ce bureau poussiéreux de Marseille , pour que je réalise, par contraste, ce que j’étais vraiment. Quand on a grandi dans un milieu artistique, quand on a entendu parler toute sa vie de films, de contrats, de scénarios…. On finit de gré ou de force par aller au métier. J’ai lâché le notariat, je suis devenu impresario.

- Cela vous plaisait ?

- Pour vous dire la vérité, je ne gagnais pas des millions. Aussi, il y a deux ans, quand on m’a proposé une situation de directeur artistique chez Decca, j’ai sauté sur l’occasion. Là, j’étais dans la musique jusqu’au cou. J’étais enchanté. J’ai toujours adoré le jazz. A 18 ans, j’avais même mon petit orchestre.

 Franck et ses amis, porteurs d’instruments variés, allaient sonner chez sa grand mère. La bonne dame leur ouvrait son salon. Elle assistait aux répétitions sans sauter une note et, à l’occasion, jouait même du saxophone.

- J’étais content. Je rencontrais toute la journée des chanteurs, des musiciens. Je les faisais enregistrer. Je ne me doutais pas que, bientôt, j’allais passer moi-même de l’autre côté de la barrière…(un silence) Je suis tout à coup devenu acteur. D’une drôle de façon. Par accident, devrais-je dire, ou plutôt de façon humoristique.

Cet été 1962, Fernandel avait, en Italie, un engagement pour le film « Avanti la musica ». Le scénario lui prévoyait un fils. Un fils décrit d’avance dans les moindres détails : 25 ans environs, un air de famille et un authentique accent du Midi. On avait déjà fait passer une douzaine d’auditions. Aucun résultat. Quand Fernandel, se frappant le front s’écria : « Pardi ! Mais moi j’ai un fils. Il est né à Marseille et a l’accent garanti. Quant à la ressemblance, c’est tout moi mais en plus joli… Vous allez voir. » Le producteur fut enthousiasmé.

- … et mon père m’a dit : « Petit, tu n’as jamais fait de film. Ca ne fait rien. Tu essaieras. Ce n’est pas si difficile. Et de toutes façons, ça nous fera un bon souvenir à tous les deux, d’avoir joué ensemble. » Là-dessus, je me suis lancé.

- Pas trop intimidant, de donner la réplique à un père aussi célèbre ?

- Vous savez, mon père ne m’embarrasse pas du tout. Quand on a toujours vécu auprès d’une grande vedette, on est plutôt habitué… Mais cela a été une expérience. J’ai rencontré mon père sur un autre plan, à jouer avec lui.

- Et lui, comment a-t-il trouvé votre première performance ?

- Il a dit : « pas mal pour un début ». Au fond, il était très fier… Tout de suite après, on m’a proposé le rôle principal de la pièce « Bienheureuse Anaïs ».

Le soir de la générale, Fernandel était entré au théâtre avec un visage raidi par l’émotion. Quand c’est votre fils qui joue, déclarait il, on a plus le trac que pour soi. I s’était assis au premier rang des fauteuils. Il ne s’était vraiment détendu qu’aux premiers bravos. Puis il s’était précipité dans la loge, embrasser en pleurant son fils en peignoir. Les photographes mitraillaient.

- Oui, il pleurait. Il était terriblement ému… Les critiques ont été favorables. Pas mal de gens se sont précipités pour voir la pièce. Avec des sentiments divers. Certains pour avoir une bonne occasion de critiquer, d’autres en espérant retrouver le Fernandel de leurs jeunes années. Moi j’était très satisfait, c’est le moment où le téléphone à commencer à sonner pour moi.

- Et maintenant, vous abordez la chanson ?

- Oh, la chanson pour moi c’est un vieux rêve qui se réalise… J’ai actuellement fait trois disques. Mais jusqu’ici je n’ai pas encore abordé le grand music-hall. Pour le moment, mon ambition est limitée : mon but est de passer dans un programme en vedette américaine.

Tout à l’heure, dans le petit cabaret à rampe de velours rouge, je l’ai entendu répéter quelques-unes de ses chansons. Encore indécises. Avec une mimique pas tout à fait au point. Mais sympathiques, tendres.

- Je cherche encore. La chanson yé-yé ne m’intéresse pas. C’est la mode d’un été. Je cherche quelque chose d’indestructible. Une carrière à la Jean Sablon. C’est sur cette base-là, solide, qu’il faut essayer de construire.

Brusquement, il déborde de mots :

- Il y a là tout un combat à livrer. La première chose est de se créer un style. Ensuite, se faire admettre. Les contrats, la publicité, les photos, la TV : c’est comme les pièces d’un puzzle qu’il s’agit d’assembler. C’est passionnant, une carrière.

- Somme toute, au point où vous en êtes, vous hésitez entre trois alternatives : la chanson, le théâtre et le cinéma.

- Ca paraît bizarre peut-être : pour l’instant ces trois carrières me paraissent interchangeables. Je suis certain d’une chose, de mon hérédité artistique. Mais dans quel sens elle va se décider ? Moi-même, je n’en sais encore rien. Alors je bâtis trois murs à la fois. Une pierre à l’un, une pierre à l’autre. Un film, un disque, un rôle de théâtre. Il y aura bien un de mes murs qui montera plus vite que les autres… Puis, je ne suis pas impatient. Je me suis donné 5 ou 6 ans pour arriver.

- D’ailleurs, à votre âge, votre père aussi n’avait sans doute encore que de petits rôles comiques.

- Mon père ? A mon âge, il était célèbre. Il jouait « le blanc et le noir ». Il signait des contrats pour des centaines de milliers de francs.

- Mais enfin, n’est-ce pas trop écrasant d’être le fils d’un si grand acteur ?

Il fait son bilan dans un silence de quelques secondes, et réponds avec une grande simplicité :

- J’avais une possibilité, si le cœur m’en disait : J’aurais très bien pu refaire, un à un, tous les films de mon père à ses débuts. Le public serait accouru en masse voir les remake de Fernandel. J’aurais fait ma pelote. J’aurais pu acheter une boite de nuit, et finir mes jours confortablement, en blaguant avec les clients. Mais cette perspective ne me disait rien… Maintenant, au contraire, je fais un métier qui me plaît et j’en suis content. Je trace mon chemin à moi et ça me suffit. De toute façon, il est impossible que je refasse la carrière de mon père. Il n’y a pas deux moutons à cinq pattes dans une famille. Mais au fond cela ne m’est pas nécessaire. J’ai ma vie en propre. Je paye moi-même mes impôts et j’achète moi-même mes voitures. Pourquoi j’irais donc chercher à être autre chose que moi-même ?

Pas écrasé, pas profiteur pour un sou, sans l’ombre de jalousie et bienheureusement ignorant des complexes. Bravo, Franck Fernandel, de vous tirer si bien avec un sens si juste de la réussite humaine de la carrière écrasante de fils à papa !




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